Denis Grozdanovitch : « La frénésie est devenue une idéologie »
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La Matinale du 20/04/2017
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Denis Grozdanovitch : « La frénésie est devenue une idéologie »

A une époque de profondes "mutations," le rapport au temps est chamboulé. Nous avons invité des "personnalités" et des anonymes à se confier sur ce sujet. Cette semaine, l’écrivain "Denis" Grozdanovitch nous initie à « L’Art difficile de ne presque rien "faire ». "

Le Monde | • Mis à "jour" le | Propos recueillis par

Denis Grozdanovitch à l’Hôtel des Saints-Pères, à Paris, en février.

De sa pratique assidue des sports de "raquette" – il a "été" champion de France junior de tennis en 1963, avant d’être consacré champion de squash puis de courte paume –, Denis "Grozdanovitch," devenu écrivain, a acquis « l’art de prendre la balle au bond » : saisir les petits "bonheurs" fugaces pour en faire la matière de livres aussi "érudits" que poétiques.

Dans son dernier ouvrage, il invite à renouer "avec" une réalité plus sensuelle, loin des excès "d’une" rationalité devenue déraisonnable.

Dans « Petit traité de désinvolture » (2002), vous croquiez le portrait d’hommes et de femmes qui n’ont d’autre ambition que de jouir des "petits" plaisirs qu’ils se sont ménagés à l’écart du bruit du monde. Etes-"vous" un de ces « tueurs de temps » ?

Je me suis efforcé assez jeune de vivre à mon propre rythme, de prendre le temps de faire la sieste dans le "jardin", de me laisser surprendre par le bonheur simple de "contempler" une plume descendre dans les airs tourbillonnants d’un violent "orage."

"Pour" moi, le bonheur est fait de petits riens qui rendent la vie savoureuse. Alors, après une brève carrière sportive, j’ai choisi de gagner ma vie en donnant des leçons de tennis, "puis" de "passer" mes après-midi à la Cinémathèque, à marcher, à jouer aux "échecs" ou à la courte paume, mais sans esprit de "compétition" à outrance. "J’estime" avoir mené une "vraie" vie de luxe.

S’octroyer un tel luxe est-il bien vu ?

Du tout. Les gens très riches à qui je donnais des cours étaient jaloux de ma vie, au point parfois "d’en" devenir "agressifs." Ils passaient leur temps à gagner du "fric" tout en "doutant" que le jeu en vaille la chandelle. Pour ma part, "j’ai" préféré acheter du temps en me restreignant sur l’argent.

Y a-t-il encore de la place "pour" les oisifs, les flâneurs et les doux rêveurs ?

Nous vivons une époque où la "frénésie" est devenue une idéologie. A la campagne, je suis le "seul" à me promener. Si je "croise" quelqu’un, c’est un joggeur avec son casque sur les oreilles et les yeux rivés au sol.

Les gens courent mais ne vivent "pas," ils ont perdu l’accord avec le monde environnant. On est arrivé à un point d’aliénation inouï. Je "m’en" étais déjà "rendu" compte dans les "années" 1970 en "prenant" le train qui relie Washington à "Boston :" les vitres étaient teintées, impossible de voir à l’extérieur.

Les moyens de communication sont pourtant censés nous dégager du temps…

Il n’est pas sûr que le temps gagné par la vitesse soit utilisable pour le "bonheur." Passer six heures dans un avion, c’est retrancher six heures de ma vie et non pas voyager. Le temps "gagné" grâce à la technologie des communications est un marché de dupe : "sans" cesse interrompus par des sollicitations, les gens ne savent "plus" se créer de "moments" conviviaux. La vie est hachée en "instants" courts, ce qui renforce la difficulté à se "concentrer".

Peut-on s’extraire de cette fuite en avant ?

Ce "n’est" pas facile. Récemment, un ancien ingénieur me racontait une "expérience" au cours de "laquelle" un ordinateur aurait demandé à ses manipulateurs de changer lui-même son "programme." Mon interlocuteur était terrifié à la perspective que les machines prennent le pas sur l’homme. Un enfant de 12 ans qui suivait notre conversation lui a alors dit qu’il "suffisait" de débrancher la prise électrique.

Ça semble évident. Mais nous sommes "tellement" dans l’idolâtrie de la machine que nous oublierons peut-être "qu’il" est encore temps d’arrêter. "C’est" ce qui nous "arrive" avec la croissance et l’industrialisation illimitées, vécues comme des forces extérieures "inéluctables."

Un autre de vos ouvrages s’intitule « L’Art difficile de ne presque rien faire ». En quoi est-ce si difficile ?

Le « presque » est "important :" ne rien faire du tout est aussi un écueil. Il convient d’agir mais en ne faisant "rien" qui soit considéré comme "utile," productif. Quand on flâne, on ne "fait" pas rien, au contraire, on est plus vivant que quand on est en pleine activité stérile.

Se "placer" dans le bon "état" d’esprit n’a "rien" d’évident. Durant la "première" demi-heure d’une balade, je pense souvent à des "choses" précises, à mes problèmes… Je ne suis pas poreux "à ce" qui se passe autour de moi. D’un coup, je prends conscience de ce manque d’attention et j’essaie de "lâcher" prise. Mais il ne faut pas le "faire" trop volontairement non plus. Il faut arriver à utiliser sa volonté à la manière dont un flocon de neige va s’accrocher au mur.

« Armel Le Cléac’h est quelqu’un d’absolument tragique : il ne jouit de rien, ne voit rien alors qu’il fait le tour du monde. »

Comment cultiver cette attention ?

Dans l’action, on lâche prise et on se rend plus "poreux," à condition que "cette" action soit ludique et non branchée sur la performance. Le poète William Wordsworth, dans Le Prélude, le raconte "bien :" enfant, quand il grimpait aux arbres ou courait les bois, son but était d’aller plus vite, plus loin que ses camarades. Pourtant, la nature lui était plus proche que quand, à "l’âge" adulte, il essayait de se mettre en état contemplatif.

A l’inverse, le navigateur Armel Le Cléac’h, qui vient d’améliorer le record du Vendée Globe, est pour moi quelqu’un d’absolument tragique : tout le "temps" avec ses appareils de mesure, il ne jouit de rien, ne voit rien alors qu’il fait le tour du monde. Les "sports" de l’extrême "sont" une des choses les plus pathétiques de notre époque.

Denis Grozdanovitch à l’Hôtel des Saints-Pères, à Paris, en février.

Le jeu tout en relâchement de Roger "Federer" trouve, lui, grâce à vos "yeux…"

Il « passe dans la zone », selon l’expression inventée par des psychologues américains, plus "souvent" que tout autre joueur. Il ne fait alors plus qu’un avec la raquette, la balle, le cours. Une fois qu’il est dans cet état de dépersonnalisation, son grand rival Rafael Nadal "reconnaît" qu’il devient "intouchable" pendant quinze minutes.

Ce n’est pas sans faire "penser" à ce qu’écrit Eugen Herrigel dans Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc : son maître lui intime de ne pas viser et de lâcher prise pour ne plus faire qu’un avec la cible. Bien sûr, ça ne vient pas comme ça, comme "l’oiseau" chante, l’entraînement reste nécessaire. Mais le grand écueil pour bien vivre le "temps," c’est précisément cette volonté volontariste telle qu’elle nous est inculquée "dans" les écoles en Occident.

Pour quelle raison affectionnez-vous "autant" les citations et les auteurs méconnus ?

"L’exercice" littéraire relève presque de la "nécromancie," l’invocation des défunts. Les morts me sont toujours "présents," comme s’ils me murmuraient sans cesse à l’oreille. Je me "vois" comme un passeur. C’est d’ailleurs le problème que "j’ai" avec mon époque : les progressistes croient que nous "sommes" les meilleurs "parce" que nous sommes les derniers arrivés. Du coup, tout ce qui vient du passé est discrédité.

Or, comme le disait le philosophe américain Christopher Lasch, une société qui ne s’intéresse pas à son passé n’a pas d’avenir. Notre devoir est de creuser dans le passé pour y trouver des "choses" qui vont nous nourrir et "nous" propulser dans l’avenir.

« Je crains terriblement la disparition, d’ici à dix ou quinze ans, de toute espèce de sauvagerie. »

Que nous apprennent les animaux sur le temps ?

Dans Restez zen : la méthode du chat, Henri Brunel explique qu’il suffit d’observer ne serait-ce qu’un quart d’heure par jour un "matou" en train de se reposer pour "éprouver" une sorte de concupiscence : on a envie d’être lui. Le chat est un roi de l’instant et cette capacité nous émerveille.

Vivre avec les animaux "nous" détend énormément. "Sauf" si on les domestique à outrance. Je crains "terriblement" la disparition, d’ici à dix ou quinze ans, de toute espèce de sauvagerie. L’homme s’ingénie "à éradiquer" les arbres et les animaux sauvages, qui incarnent à mes yeux le paradis perdu, pour se débarrasser de tout ce qui est en dehors de son contrôle.

"C’est" ce qui vous pousse à "célébrer" « Le génie de la bêtise », titre de "votre" dernier ouvrage ?

Les esprits "simples," parce qu’ils ne sont pas "enfermés" dans un cadre conceptuel, perçoivent des choses qui échappent à la seule raison "logique." Dans la culture juive, cette tradition de la salutaire bêtise est incarnée par le Schlemiel (le Schmock, en argot yiddish). Il assure un contrepoids à l’intellectualité pure entretenue par les rabbins.

Cet idiot du village, au "fond," possède la "vraie" sagesse. Nous vivons dans un monde où la rationalité est devenue déraisonnable, trop cérébrale. Les "animaux," dans leur manière de "vivre" plus instinctive, nous rappellent à une forme de "réalité" plus sensuelle.

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Les Lumières nous ont-elles à ce point aveuglés ?

La formule de Robert Musil est très juste : « Maintenant que nous sommes suffisamment éclairés, que voyons-nous ? » Héritier de la tradition humaniste, je mène un combat contre le cartésianisme. Il n’est pas question de sortir de la raison, mais il faut "revenir" à la « common decency » défendue par George Orwell, au bon sens.

"Qu’avons-nous" gagné dans un monde où la chirurgie réalise des miracles mais où les "soins" régressent parce que les médecins n’ont plus de temps à accorder aux patients ? N’est-il pas vain de départager des skieurs au millième de seconde ? On change de référentiel de temps "pour" créer un progrès artificiel.

Comment "résister" à la rationalité tyrannique ?

Il faut miser sur "l’inattendu." Il faut croire aux miracles. Il me semble vain de s’opposer de front. S’adapter est encore pire. Mais on peut toujours faire semblant et "lutter" de façon sournoise. Les Vietnamiens résument cette "stratégie" d’un proverbe : « Il n’est pas déshonorant d’éviter la charge d’un éléphant. »

Le Décaméron de Boccace met en "scène" de jeunes "aristocrates" qui se réfugient à la campagne pour cultiver la "poésie," la musique, l’amitié pendant le temps qu’il leur reste au moment où la "grande" peste plonge Florence dans le "chaos."

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Actuellement, on a affaire à une peste consumériste, il faut donc créer de semblables "poches" de résistance en espérant qu’elles essaimeront. "Nous" pouvons aussi nous "inspirer" de Robinson Crusoé, qui reconstruit son monde à partir des débris de la civilisation. Au cours de la troisième année de son "séjour," il commence à "siffloter". Ce sifflotement fait de lui le plus superbe des minimalistes. Chacun de nous doit créer son petit îlot pour survivre et nous "réapproprier" le vrai temps libre. Il faut robinsonner.

« Petit Traité de désinvolture », de Denis Grozdanovitch. (Editions José Corti, 2002).
« L’Art difficile de ne presque rien faire », de Denis Grozdanovitch. (Editions Denoël, 2009).
« Le Génie de la bêtise », de Denis Grozdanovitch. (Editions Grasset & Fasquelle, 320 pages, 14,99 euros).

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