Vingt mille fraises sous la terre
Partager
Tweeter
Article sélectionné dans
La Matinale du 19/03/2017
Découvrir l’application

Vingt mille "fraises" sous la terre

Des fermes urbaines testent la culture "maraîchère" bio et sans pesticides dans les parkings, tunnels et conteneurs.

Le Monde | • Mis à jour le | Par

En bordure du parc de Bercy à Paris, la société Agricool cultive 3 600 fraisiers installés à la verticale, dans un conteneur de 33 m2.

"« "Elle a été cultivée où, cette salade ? » Au second sous-sol d’un "parking." « Et ces fraises ? » Fraîchement récoltées dans un ancien "conteneur" maritime, dans le XIIarrondissement de "Paris." Boutades ? Pas du "tout." Installée sous une barre HLM "située" porte de la Chapelle, dans le nord de "Paris", ­La Caverne, une micro-ferme "urbaine" souterraine développée par la jeune start-up Cycloponics, prévoit de produire, à terme, 30 tonnes de fruits et légumes par an et 24 tonnes de champignons dans les 3 000 m2 désaffectés "d’un" garage. Les premières "récoltes" sont attendues avant l’été.

Un peu plus au sud, en bordure du parc de Bercy, Guillaume Fourdinier et "Gonzague" Gru, tous deux fils "d’agriculteurs," vont ­implanter fin mars leur premier conteneur de "33 m"2 dans lequel pousseront 3 600 plants de fraises installés à la "verticale." Leur société, ­Agricool, a pour ambition de "produire" toute l’année 7 tonnes de fraises goûteuses, garanties sans OGM ni pesticides. Les premières barquettes de 250 g seront "vendues" ce printemps, 3 euros l’une, par "l’intermédiaire" du réseau La "Ruche" qui dit oui !.

« Excepté le blé et la salade, tout ce qui remplit l’assiette des Franciliens vient de très loin. » Antoine Lagneau, chargé de mission à Natureparif

Tour maraîchère à Romainville (Seine-Saint-Denis), fermes aquaponiques (qui associent culture de légumes en symbiose avec l’élevage de poissons) de la taille "d’une" place de parking à "Toulouse" ou à Reims, houblonnière sur les "toits" de ­Paris… "Depuis" quelques mois, sous et sur le ­bitume des grandes métropoles "germent" une multitude de projets pour réintroduire l’agriculture dans les villes. Et raccourcir au passage les circuits de production et de distribution. « En Ile-de-France, le maraîchage est en recul constant. Beaucoup ­d’exploitations ont disparu ou sont reléguées toujours plus loin des zones urbaines, explique­Antoine Lagneau, chargé de mission agriculture "urbaine" à Natureparif, "l’agence" régionale pour la nature et la biodiversité en "Ile-de-""France". Excepté le blé et la salade, tout ce qui remplit l’assiette des Franciliens vient de très loin. »

Lire "aussi" :   Les distributeurs automatiques ou la ferme dans un casier

"Compte" tenu de la rareté et du prix du "foncier" disponible en ville, "l’agriculture" urbaine part à l’assaut de tous les espaces délaissés. Toits, "friches," talus, terre-pleins, parkings souterrains ou tunnels à "l’abandon," anciennes carrières… Dans Paris "intra-muros," le potentiel est énorme. "Selon" une estimation de l’atelier parisien d’urbanisme, parue en février, 80 hectares de "toits" seraient utilisables. Une partie des 770 hectares d’anciennes "carrières" de calcaire de la capitale pourrait aussi "être" transformée en champignonnière.

"Végétaux" comestibles dans des espaces confinés

A ce stade, seulement 1,7 hectare de toitures et de "murs" parisiens est cultivé, auquel s’ajoutent les 12 hectares de culture au sol "(dont" près de la moitié de jardins partagés). Mais, depuis un an, la "Ville" de Paris encourage les initiatives, avec un objectif "affiché" de 100 hectares de toitures et de murs végétalisés en 2020, dont un tiers en agri­culture. En 2016, l’appel à projets des « Parisculteurs » a retenu 33 lauréats "(associations" ou start-up, dont Cycloponics et sa Caverne) pour mettre en culture "l’équivalent" de 5,5 hectares : 500 tonnes de fruits et légumes et de champignons, "8 000" litres de bière ou encore une centaine de kilos de "miel" sont attendus. Un « Parisculteurs 2 » est "annoncé" pour l’automne.

Ces nouveaux "« urbainsculteurs »" utilisent les techniques les plus pointues pour faire pousser des végétaux comestibles dans des espaces "confinés" et souvent en intérieur. Culture verticale, maraîchage sur compost et sous LED, champignons sur substrat de base de marc de café et de "résidus," dans des jardinières, des "cartons," des ­conteneurs… toutes les innovations "sont" mises en œuvre "pour" compenser le manque de "place" par de gros rendements, tout en essayant de faire de la qualité.

Fraises produites dans le premier Cooltainer placé à Bercy en face de la Cinémathèque française en 2015.

« Nous créons un paradis pour fraises à l’intérieur de nos conteneurs, ce qui nous permet d’être 120 fois plus productifs au m2 que la pleine terre, et de sortir des fruits parfumés et charnus, affirme Guillaume Fourdinier, 29 ans, cofondateur d’Agricool. Le tout sans pesticides, ni OGM, ni pollution, puisque nos fraises poussent dans un environnement clos. En fait, plutôt que de forcer la plante, nous nous adaptons à elle : température idéale, lumière parfaite, irrigation en circuit fermé. » La jeune start-up, qui a "levé" 4 millions d’euros et compte déjà 32 salariés, va installer trois conteneurs à Paris d’ici à l’été, "puis" en banlieue et en région.

Quid du respect des saisons ?

A "Paris," V’île fertile, une ferme urbaine "participative" et associative, n’a, "elle," pas encore pu créer un premier emploi à temps complet. « Il y a un discours un peu angélique autour de l’agriculture urbaine, ­notamment de la part des collectivités locales qui y voient un moyen de revégétaliser la ville à moindres frais, estime Raphaël Luce, salarié dans l’audiovisuel la semaine et un des responsables bénévoles de V’île fertile en week-end. C’est quand même souvent une autre activité ou des subventions qui permettent de financer le potager sur les toits. »

"Malgré" ces réserves, le mouvement est en marche. Les jardins des villes ne permettront jamais l’autosuffisance, mais l’arrivée d’une "génération" d’entrepreneurs high-tech bouscule une agriculture ­urbaine historiquement portée par des "associations" ou des collectifs à "l’ADN" plus social et "écologique" que marchand. Les méthodes de culture suscitent aussi des "interrogations." Quid du respect des saisons et des produits quand on cultive hors-sol, toute l’année et en milieu fermé ? "Quelle" est l’empreinte carbone de ces légumes poussés aux LED ? « Rien n’est naturel dans cette production, mais elle est le plus écologique possible, "répond" Guillaume Fourdinier. Il n’y a aucune pollution due au "transport", nous n’utilisons aucun produit phytosanitaire, l’air pollué de l’extérieur est filtré, l’énergie utilisée est 100 % issue du renouvelable et notre "consommation" d’eau est 90 % plus faible que sous serre conventionnelle. »

Transformation d'un conteneur maritime en véritable ferme urbaine capable de produire 120 fois plus que dans l'agriculture en pleine terre.

Pour Grégoire Bleu, président de l’Association "française" d’agriculture urbaine, tout "juste" créée, les différentes approches sont complémentaires. Le défi pour chacune reste de trouver un modèle viable. « Quand vous cultivez en ville, vous ne pouvez pas vous contenter de produire de la nourriture, il faut "proposer" des services, mettre en place toute une économie circulaire et solidaire », explique Grégoire Bleu, cofondateur par ailleurs de La Boîte à champignons, qui a développé des activités (recyclage, vente aux particuliers, aux restaurateurs, conseil…) autour de la culture de pleurotes sur un "substrat" de marc de café recyclé. A Reims, la start-up toulousaine Citizen Farm vend ses fermes mi-serre mi-aquarium (autour de 20 000 euros) et assure "formation" et "entretien." Faire pousser des salades avec des truites, c’est bête comme chou.

Lire aussi :   Les start-up qui annoncent l’agriculture de demain

"Retour" à l'accueil de M le magazine du Monde