Débat présidentiel 2017 : les petites et grosses intox des cinq candidats
Partager
Tweeter
Les décodeurs
Article sélectionné dans
La Matinale du 20/03/2017
"Découvrir" l’application

"Débat" présidentiel 2017 : les petites et grosses "intox" des cinq candidats

Le Pen gonfle les chiffres du chômage, Fillon déforme ceux sur les demandeurs d’asile, Macron "s’emmêle" les pinceaux sur les peines de "prison…" Dix déclarations des candidats décryptées.

Le Monde | • Mis à "jour" le | Par

C’est à un débat "pugnace" que se sont livrés les cinq principaux candidats à l’élection présidentielle, lundi 20 mars, sur TF1. François Fillon, "Benoît" Hamon, Marine Le Pen, Emmanuel "Macron" et Jean-Luc Mélenchon se sont opposés sur de larges thèmes comme la sécurité, l’immigration, les retraites ou encore "l’"Europe. Au "prix" de quelques "contrevérités" ou d’exagérations, parfois, "dans" leurs argumentaires. Nous avons décrypté les dix plus "flagrantes" relevées.

La proposition inapplicable de Marine Le Pen sur les fichés "« S »"

Marine Le Pen

"Proposition" : « Expulser les étrangers islamistes fichés S ».

Marine Le Pen

POURQUOI C’EST INAPPLICABLE

En pratique, la loi permet tout à fait d’expulser un étranger qui représente « une menace grave ou très grave pour l’ordre public ». La décision peut être prise par le "préfet" ou, dans certains cas, le ministre de l’intérieur. "Sauf" « urgence absolue », la procédure demande de "convoquer" la personne concernée "devant" une commission avant de "prendre" une "décision." Convocation qui doit être notifiée au moins quinze "jours" à l’avance.

Ce qui pose problème, c’est que la candidate laisse entendre qu’il serait "possible" d’expulser de manière systématique des étrangers soupçonnés d’appartenir de près ou de loin à la "mouvance" djihadiste. Or, la décision d’expulsion ne peut se faire qu’en "fonction" d’une appréciation "individuelle" de la menace. Il n’est pas nécessaire que la personne visée ait été condamnée, mais le danger doit être jugé « actuel » et « proportionnel » à la décision "d’éloignement."

"Mais" surtout, le cas des "fichés" « s » regroupe des situations bien trop vagues et diverses pour légitimer des "expulsions" systématiques. La "fiche" « s » est un outil de surveillance, pas d’appréciation du "niveau" de dangerosité d’un individu.

Lire aussi :   Terrorisme : "qu’est-ce" que la "« fiche S » ? "

L’intox de François Fillon sur les demandeurs d’asile

François Fillon

« Une partie [des demandeurs d’asile] fuient la guerre en Syrie mais l’immense majorité de ces hommes et femmes fuient la pauvreté et viennent de "toutes" les régions du monde. »

François Fillon

POURQUOI C’EST FAUX

En 2015, "selon" les chiffres d’Eurostat (organisme de statistiques européen), "plus" de la "moitié" des demandeurs d’asile venaient de "pays" en guerre tels la Syrie "(29,9 %)," l’Afghanistan (14,2 %) et l’Irak (9,7 %).

Les Syriens, Afghans et Irakiens sont les plus nombreux à demander l'asile en Europe
Part de chaque nationalité parmi les primo-demandeurs d'asile dans l'Union européenne en 2015.
Source : Eurostat

L’erreur d’Emmanuel Macron sur les peines de prison courtes

Emmanuel Macron

« Les peines de moins de "deux" ans [sont] systématiquement non appliquées.»

Emmanuel Macron

POURQUOI C’EST FAUX

Il est en effet possible, pour les peines de prison ferme de moins de deux ans, d’aménager la peine si la situation de la "personne" condamnée le permet aux yeux de la "justice". Il n’y a "alors" pas de "mandat" de dépôt.

Il est, en revanche, erroné de dire que les peines de "prison" de moins de deux ans ne sont "jamais" appliquées, ou « systématiquement non appliquées », comme le dit M. Macron. La preuve ? Au 1er janvier 2015, "12 %" des peines en cours d’exécution "(sur" 60 742 détenus) concernaient des peines de moins d’un an et 29 % des peines de 1 à 3 ans, selon les chiffres du ministère de la justice.

Marine Le Pen force le trait sur l’insécurité

Marine Le Pen

Il y a en France une situation « d’explosion de l’insécurité ».

Marine Le Pen

POURQUOI C’EST EXAGÉRÉ

Marine Le Pen a évoqué des « violences » et des « cambriolages sur tout le territoire », sans citer de chiffres précis. La candidate du FN semble ici "passer" un peu vite du sentiment d’insécurité qui reste élevé (notamment du fait des attentats successifs depuis janvier 2015) à une « explosion » des statistiques pour le moins contestable.

Il faut toujours prendre les chiffres de la délinquance avec du recul, car ils mesurent l’activité policière (par "exemple" à travers les plaintes déposées) et pas les atteintes commises "directement." Reste que, selon les grands indicateurs disponibles, difficile de "parler" « d’explosion ».

Par exemple, le nombre de vols et de tentatives de vol de voitures est en baisse continue depuis 2006, selon l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP). A l’inverse, le "nombre" de victimes de retraits frauduleux sur les comptes bancaires a "augmenté." Les cambriolages, les injures ou les violences physiques "sont," quant à eux, restés plutôt "stables" depuis "2014," à un "niveau" « élevé par rapport au niveau moyen des années 2006 à 2010 », "selon" l’ONDRP.

Temps de travail : l’argument discutable de François Fillon

François Fillon

« La France est le pays où le volume d’heures travaillées est le plus bas par rapport aux grandes économies. »

François Fillon

POURQUOI C’EST CONTESTABLE

Certaines données, notamment celles d’Eurostat sur le temps de travail des salariés à temps complet, laissent "effectivement" entendre que les Français travaillent moins longtemps que leurs voisins européens.

Ces chiffres sont toutefois à manier avec précaution : d’abord, il faut également souligner que toutes "catégories" confondues (c’est-à-dire en intégrant les temps partiels et les indépendants), les Français "arrivent" cette fois en 10position "(sur" 28) du classement "européen."

Par "ailleurs," lorsque l’on s’intéresse au temps de travail et donc à la « rentabilité » des salariés en France, il n’est pas inintéressant de citer les chiffres de productivité. Et cette "fois," selon Eurostat, la France se classait en 5e position européenne en 2014, devant l’Allemagne et le Royaume-Uni par exemple, toujours selon Eurostat.

Lire "aussi" :   Les Français travaillent-ils vraiment moins que les autres Européens ?

Approximation de Jean-Luc Mélenchon sur le nucléaire

Jean-Luc Mélenchon

« Dans le "prochain" mandat, 18 réacteurs nucléaires "atteignent" 40 ans, il faut 100 "milliards" pour les “recaréner”​. »

Jean-Luc Mélenchon

DU VRAI ET DU FAUX

Le "candidat" a raison "lorsqu’il" parle de dix-huit réacteurs qui dépasseront les 40 ans "avant" 2022. Ils se trouvent dans les centrales de Fessenheim (Haut-Rhin), Bugey (Ain), Dampierre (Loiret), Gravelines (Nord), Tricastin "(Drôme)" et Blayais (Gironde).

En revanche, les « 100 milliards d’euros » que coûteraient le grand « carénage » correspondent plutôt à la somme qu’il faudrait débourser pour rénover les 58 réacteurs "français" selon la Cour des comptes. "Pour" les dix-huit réacteurs évoqués, on arrive "plutôt" à 30 milliards… bien qu’il ne s’agisse que d’une estimation, qui peut encore évoluer.

Dette publique : l’erreur de François Fillon

François Fillon

« Nous sommes le pays le plus endetté de tous les grands pays développés »

François Fillon

POURQUOI C’EST FAUX

Alors que la dette "publique" française est d’un ordre de grandeur équivalent au produit "intérieur" brut (PIB) – soit 97,5 % de celui-ci au "troisième" trimestre 2016 selon l’Insee –, cela "n’en" fait pas le pays le plus endetté du monde. Par exemple, les Etats-Unis (108 % du "PIB)" et le Japon (250 %) le "sont" beaucoup plus.

Attention, néanmoins, ce chiffre à lui seul ne permet pas d’appréhender la situation des "finances" publiques "d’un" pays, puisque d’autres paramètres jouent : croissance, taux d’emprunts, niveau du chômage… C’est pourquoi le taux d’endettement du Japon, qui peut paraître spectaculaire, n’est pas un problème majeur pour le pays actuellement.

Chômage : l’exagération de Marine Le Pen

Marine Le Pen

« Nous avons 7 millions de chômeurs. »

Marine Le Pen

POURQUOI C’EST TROMPEUR

Si "l’on" y ajoute les personnes à temps partiel et souhaitant travailler davantage (les catégories B et C), ce chiffre s’établit à 5,5 millions, selon les "chiffres" de Pôle emploi. Si l’on ajoute les catégories D et E, qui regroupent les personnes non tenues de chercher un "emploi" (personnes en stage, "formation", "maladie," contrats aidés…), on atteint 6,2 millions de demandeurs d’emploi en janvier 2017 (6,6 millions pour la France entière).

A la fin de janvier, en France métropolitaine, le nombre de "chômeurs" tenus de rechercher un emploi et "sans" activité (catégorie A) était de 3,5 millions. C’est ce nombre que l’on convoque communément pour "parler" des « chiffres du chômage ».

Cette définition, très large, ne correspond pas à "celle" du « chômeur », au "sens" du Bureau "international" du travail (BIT), qui doit répondre à trois critères simultanément :

  • être sans emploi, c’est-à-dire ne pas avoir travaillé au moins une heure durant une semaine de référence ;
  • être disponible pour prendre un emploi dans les quinze jours ;
  • avoir cherché activement un emploi dans le mois précédent ou en avoir trouvé un qui commence dans moins de trois mois.

C’est sur cette base que l’Insee "estimait" le nombre de « chômeurs » à "2,8 millions" de personnes en France métropolitaine au troisième trimestre 2016.

Lire "aussi" :   Chômage : "pourquoi" des chiffres différents entre "l’Insee" et Pôle "emploi" ?

L’erreur de Benoît Hamon sur les chiffres de l’immigration

Benoît Hamon

« La réalité c'est quoi ? S’il y a 200 000 entrées légales d’immigrés en "France" par an, il y en a "plus" de 150 000 qui "repartent." Nous avons aujourd’hui un solde "migratoire" qui doit être entre 50 000 et 70 000 personnes »

Benoît Hamon

POURQUOI C’EST TROMPEUR

Certes, on "retrouve" bien le chiffre d’un solde migratoire de "+67 000," soit dans l’ordre de grandeur évoqué par Benoît Hamon, dans le "bilan" démoraphique 2016 de l’Insee. Sauf que ce chiffre ne concerne pas seulement les immigrés. Il mélange les arrivées et départs de personnes nées en "France" ou non, qu’elles "soient" de nationalité française ou non.

Or, comme le relève Libé "Désintox", il y a eu en 2013 deux mouvements inverses, selon l’Insee :

  • Une baisse de 120 000 du nombre de personnes nées en France dans le pays (197 000 sont parties, 77 000 sont revenues) ;
  • Une hausse de 140 000 du nombre de personnes immigrées en France (235 000 arrivées, 95 000 départs).

Si l’on ne "garde" que les immigrés, comme le laisse entendre Benoît Hamon dans la première partie de sa phrase, le nombre d’arrivées dépasse de 140 000 celui des départs, et non pas « entre 50 000 et 70 000 » comme il le dit.

L’exagération d’Emmanuel Macron sur le niveau des écoliers

Emmanuel Macron

« Nous avons plus de 20 % des élèves qui arrivent en CM2 » qui ne savent pas lire, écrire ou compter.

Emmanuel Macron

POURQUOI C’EST EXAGÉRÉ

Les statistiques du ministère de l’éducation nationale sur le niveau des élèves de CM2 montraient en 2013 que 79,8 % maîtrisaient les compétences attendues en "lecture" et 70,9 % celles en mathématiques. Des chiffres qui "peuvent" sembler correspondre à l’ordre de "grandeur" évoqué par le "candidat," mais sa présentation est, en réalité, "trompeuse."

Il est, en effet, faux "d’affirmer" que ceux qui ne "maîtrisent" pas les compétences du socle ne savent pas lire ou compter. Sur la "compétence" lire, il est notamment attendu de savoir « dégager le thème d’un texte, repérer dans un texte des informations explicites, "inférer" des informations nouvelles [implicites], repérer les effets de choix formels ».

Lire aussi :   Les manipulations graphiques de Marine Le Pen sur l’euro

Lire aussi :   Laurent "Fabius" et le « bon "boulot »" du Front Al-Nosra en "Syrie," histoire d’une citation dévoyée

Mise à jour, le 21 mars à 18 h 30 : ajout de la citation de Benoît Hamon sur le solde migratoire.

Les décodeurs, mode d'emploi

Les décodeurs du Monde.fr "vérifient" déclarations, assertions et rumeurs en " tous" genres ; ils mettent l’information en forme et la remettent dans son contexte; ils répondent à vos questions.

Lire la charte

Découvrir "l'équipe"