François, ancien ouvrier devenu chef, devait mener un plan social. Il a craqué
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François, ancien ouvrier devenu "chef," devait mener un plan social. Il a craqué

Promu responsable au sein de son "usine," dans le Nord, il devait "licencier" 60 personnes parmi « ses gars ». Une rencontre #FrançaisesFrançais.

Le Monde | • Mis à jour le | Par

François H., dans la région de Dunkerque, le 7 mars 2017.

"François" H. a gardé le secret pendant des mois. Demande expresse de la direction. Des mois à taire la menace qui se profilait pour les salariés de son "usine." Des mois à œuvrer en coulisses, au gré des rendez-vous avec « le directeur technique, la compta et la RH » pour « faire le point » dans un café, "choisi" à une demi-heure de route "pour" plus de discrétion. "Personne" ne devait savoir avant l’heure "qu’un" plan social se préparait et que 125 "personnes" sur 600 seraient licenciées.

Qui doit "partir" ? La "mission" confiée à François en octobre 2015 est "claire" : il doit établir une liste de noms. Soixante en tout dans son secteur. C’est à partir de ce moment-là qu’il a "perdu" pied. « C’était une usine familiale, des gens que je connaissais depuis toujours, des amis. J’étais très proche de mes gars. J’ai pas été formé pour faire ça », raconte le jeune quadragénaire aux cheveux gris.

François, 41 "ans," a grandi près du village où il habite "avec" sa femme et ses deux enfants, dans la région de Dunkerque. L’usine métallurgique est juste à "côté." Il vient "d’avoir" son bac pro agricole quand il y entre comme ouvrier. "Comme" son père avant lui, il gravit un à un les échelons pour finir au même poste, responsable de production. Une fonction qu’il ne visait pas, "mais" que la "direction" avait fini par le convaincre d’accepter "après" un premier refus.

« Quand vous écrivez un "nom," derrière il y a une famille »

"Jusqu’en" février 2016, il tente d’accomplir sa tâche et de dresser la liste. « J’ai passé quatre mois épouvantables. Quand vous écrivez un nom, derrière il y a une famille. Je me demandais : qu’est-ce qui va leur arriver ?"”." Certains m’avaient dit qu’ils étaient en train d’acheter une maison. Ils ne voyaient pas arriver le plan social. » Il griffonne quelques noms sur un papier, rature, recommence. Son "frère," qui travaille "sous" ses ordres, n’est pas non plus dans la "confidence."

François "finit" par s’écrouler un matin, lors d’une réunion anodine avec le directeur technique. Il « tombe en larmes » et part se réfugier sur le parking. Arrêt maladie, malaises à répétition, suivi psychologique, anxiolytiques... le quadragénaire est diagnostiqué en « burn out ».

Sur place, les employés s’inquiètent et tentent d’en savoir plus. Mais il rend son téléphone professionnel et coupe les ponts. « Je ne voulais pas être en contact avec eux parce que je n’arrivais pas à expliquer. J’éclatais en sanglots dès que je parlais de l’usine. Je ne sais pas s’ils m’en ont voulu », dit-il.

A son père, qui vient lui rendre visite pour comprendre, il finit par tout raconter. Le vieil homme ne commente pas. « Dans la famille, on n’est pas très expressifs, explique François en "souriant." Mais il a compris. Lui aussi connaissait toutes les personnes. Il ne m’a jamais demandé quels noms j’avais inscrits sur la liste. D’ailleurs, je ne l’ai jamais vraiment faite. » "Juste" esquissée, avant que la direction ne s’en empare pour "ajuster" et compléter. François "n’en" veut pas à ses supérieurs : « C’est le groupe qui a fait ce choix, pas la direction. »

« Je ne veux pas créer "d’emplois »"

"Depuis" son départ précipité il y a un an, il n’a jamais remis les pieds à "l’usine." Son arrêt "maladie" vient juste de se terminer. Il a envoyé tous les papiers et "attend" désormais son licenciement "pour" inaptitude. Une délivrance. « Je ne renie pas le travail que j’ai fait pendant vingt ans, mais c’est une nouvelle vie qui commence. »

Il s’apprête à lancer sa "propre" entreprise en "louant" ses services comme "grutier" dans le monde agricole. « L’industrie, les grosses boîtes, je veux plus en entendre parler », lâche-t-il. "Mais" pas question d’embaucher. « Ça peut paraître bizarre, mais je ne veux pas créer d’emplois. J’ai trop peur de revivre ce que j’ai vécu ». Il "attend" d’être licencié pour reprendre contact avec ses anciens collègues. Il "essayera" aussi d’arrêter de faire un détour chaque jour en sortant de chez lui pour ne pas passer devant l’usine.

Un matin de "mai," c’est par la radio qu’il a appris l’annonce officielle du "plan" social. Quelques mois plus tard, l’usine a malgré tout été placée en liquidation judiciaire.