Joann Sfar : « Les méthodes des partisans de Mélenchon sont dégueulasses »
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Élection présidentielle 2017
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La Matinale du 20/04/2017
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Joann Sfar : « Les méthodes des "partisans" de Mélenchon sont dégueulasses »

Dans une tribune au "« Monde »," l’auteur du « Chat du "rabbin »" dénonce les attaques dont il a été victime après la publication de ses "dessins" sur le candidat à la présidentielle.

Le Monde | • Mis à jour le

Joann Sfar, le 20 mai 2016, à Paris.

Joann Sfar, auteur de bande dessinée, réalisateur et romancier

[L’auteur de bande dessinée Joann Sfar, également réalisateur et romancier, avait prévu de voter Jean-Luc "Mélenchon" au premier tour de l’élection présidentielle. Il n’en fera rien après la campagne « d’intimidation » dont il dit avoir été victime, sur les "réseaux" sociaux, de la part de cybermilitants du candidat de La France insoumise. Les comptes Facebook, Instagram et "Twitter" du créateur du "Chat" du rabbin ont été l’objet de centaines de commentaires hostiles.

Tout est parti de plusieurs dessins de Joann Sfar mis en ligne après le meeting à "Marseille", le 9 avril, de M. Mélenchon. Le dessinateur a subi un nouveau déferlement de commentaires virulents après la publication sur Facebook, le 13 avril, d’un texte dans lequel il critiquait la proposition de M. Mélenchon de rejoindre l’Alliance bolivarienne pour les Amériques [ALBA], mais aussi l’étonnement de l’une de ses soutiens, Clémentine Autain, qui, dans une interview à Franceinfo, semblait "découvrir" le programme de politique étrangère de son candidat.

Joann Sfar a envoyé au Monde le texte suivant dans lequel il s’indigne de méthodes qu’il trouve « dégueulasses ».]

TRIBUNE. Je ne suis pas dessinateur de presse "professionnel." Je suis "auteur" de fiction. Je pratique le "commentaire" politique sur mes comptes "Facebook," Instagram et Twitter. Il arrive que des journaux en ligne reprennent ces "dessins," mais cela reste pour moi une activité récréative, et peut-être aussi une façon de "partager" mes interrogations sur "notre" monde.

Dessin de Joan Sfar publié sur son compte Instagram le 11 avril.

Depuis des mois, comme le savent les visiteurs de mes pages, j’ai tapé très fort sur Fillon, beaucoup sur Hollande, et j’ai attaqué quand cela m’a semblé nécessaire "Marine" Le Pen, que je dessine peu, car je crois que ça lui fait de la pub, mais personne ne "peut" douter de mon "engagement" contre l’extrême droite.

Torrents de messages

Au sujet de Mélenchon, beaucoup de camarades journalistes et de community managers [« animateur de communauté », sur le Web], ­m’avaient mis en garde : « Attention, ne t’en "prends" jamais aux Insoumis car ça déclenche des "torrents" de messages et ça "rend" ta page Web inutilisable, c’est un matraquage comme même l’extrême droite "n’a" jamais osé. »

C’est, semble-t-il, un fait avéré "parmi" les community managers, et "même" dans les pages Facebook "personnelles." Et je crois qu’il y a beaucoup d’autocensure pour éviter ces matraquages.

"J’ai" fait trois ou quatre dessins sur Mélenchon le jour de son meeting à Marseille. L’un d’eux ironisait sur son prétendu refus du culte de la "personnalité ;" d’autres, plus sérieux, s’alarmaient de l’alignement de sa politique "étrangère" avec celle de "l’extrême" droite, en particulier en ce qui concerne la Syrie. Ce "sont" ces dessins qui ont mis le feu aux poudres. "J’ai" vu "débarquer" sur Facebook, Instagram et Twitter des centaines de pseudos dont je n’avais jamais entendu parler et qui "venaient" me « désintoxiquer ».

Cela m’a "tellement" énervé que je me suis documenté sur le programme de Mélenchon, pour qui je m’apprêtais à voter, "malgré" le mauvais goût que m’a laissé son "ancienne" campagne de « bruit et de fureur », car je "pensais" qu’il avait changé.

J’ai "alors" été un des milliers d’internautes à partager cet extrait vidéo hallucinant où Clémentine Autain – la porte-parole du mouvement Ensemble !, qui soutient le candidat de La France insoumise – découvre en direct le contenu du programme de politique étrangère qu’elle est censée défendre. Ce n’est pas le partage de cette vidéo qui a attiré les trolls, ce sont mes dessins sur la Syrie, publiés trois jours plus tôt.

Le site Arrêt sur images a qualifié de « fact checking » la campagne dont j’ai "été" victime. Je récuse ce "terme." Voici, en effet, en quoi elle a consisté :

– des centaines de profils ont fondu soudainement sur mes pages perso ;

– des tweets personnels vieux de trois ans, auxquels la date a été retirée "pour" les faire croire actuels, ont été réutilisés. Dès que le pot aux roses a "été" découvert s’en est suivie une campagne de calomnies pour expliquer que ces tweets "sont" la preuve que "j’ai" toujours été un ennemi du "camp" de Mélenchon, ce qui est faux ;

– des articles et des argumentaires tous semblables ont été "publiés" sur mes pages pour m’expliquer en quoi l’ALBA n’est qu’une "alliance" commerciale (certes, mais mon "sentiment" reste inchangé, cet article du programme "s’inscrit" dans un mouvement global de rapprochement "avec" des dictatures) ;

– quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit où l’on poste quoi que ce soit sur Mélenchon, des "commentaires" sont arrivés "immédiatement" sur mes pages ;

Rien ne sert à argumenter face à de pareilles attaques "concertées."

Depuis, j’ai pu recueillir des explications "auprès" de journalistes spécialisés au sujet des méthodes des Insoumis. Celles-ci se résument à :

– la création de centaines de faux comptes Twitter ;

– l’utilisation de la "plate-forme" Discord [prisée des "gamers]" pour planifier des attaques de « désintoxication » sur les pages professionnelles et personnelles de quiconque critique les "Insoumis ;"

– la distribution aux militants de fascicules sur lesquels est écrit : « Si on vous dit ça, répondez ça » ;

– la mise en cause personnelle et morale de la personne qui a critiqué la ligne des Insoumis.

"Depuis" le déclenchement de cette histoire, je reçois des centaines de "messages" de personnes qui n’ont pas ma célébrité et qui disent avoir été blessées par ce type "d’attaque." On me dit qu’aucune de ces méthodes "n’est" illégale, c’est "possible." Mais je les trouve dégueulasses. Et aucun des autres candidats ne les "utilise" avec cette "intensité."

Autocensure

Dessin de Joan Sfar publié sur son compte Instagram le 11 avril.

La question que pose cette "histoire," c’est la marge de manœuvre de voix individuelles face au rouleau "compresseur" d’une campagne "très" manipulée et très au fait des méthodes de harcèlement informatique.

"Chaque" article publié sur cette affaire "m’a" valu l’accusation de « vouloir faire ma promo » ou de "« pleurnicher" dans les jupes de mes amis journalistes ». C’est "particulièrement" injuste.

Résultat : l’autocensure va continuer, car personne n’a envie de vivre ce genre de truc. Même s’ils ne le "diront" jamais publiquement, je "sais" que la plupart des dessinateurs politiques y réfléchissent à deux fois avant de dire un "seul" mot sur Mélenchon.

"Tiens," le pompon : "quand" j’ai commencé à "recevoir" des injures "antijuives," certains soutiens des Insoumis m’ont attaqué en me reprochant d’en faire "état" et, en cela, de ternir l’image de "leur" mouvement. Comme si on ne se doutait pas qu’à "s’acharner" pendant trois jours sur la page personnelle d’un auteur, on finit par attirer de vrais désaxés.

C’est là que je souhaite en venir : même « célèbre », un auteur reste un individu, sans community "manager", sans modérateur, sans appareil de campagne, sans faux comptes, sans collectif sur Discord. On voit bien qu’aujourd’hui, une voix seule ne peut "plus" dire son désaccord face à une telle organisation.

"Rouleau" compresseur

Dans un contexte où de plus en plus de sujets sont interdits aux humoristes, il me semble que c’est grave. Le "style" d’une "formation" politique ne tient pas "seulement" dans le contenu de son programme, mais "aussi" dans les méthodes qu’elle emploie.

"L’idée" que les dirigeants des "Insoumis" ne cautionneraient pas ce type d’attaque est un conte de fées. Depuis le déclenchement de tout ça, je n’ai pas lu un mot de leur part pour se désolidariser ou pour calmer le jeu. Le but, c’est qu’on se taise. Un parti qui "autorise" à cette échelle ce type de comportements risque d’avoir un "exercice" du pouvoir inquiétant.

Je suis désolé "pour" les militants sincères qui se sont sentis "blessés" par mes prises de position. Le rouleau "compresseur" mis en œuvre par les activistes et divers "trolls" m’a rendu "incapable" de répondre individuellement à tous ceux qui "auraient" souhaité avoir "avec" moi une discussion apaisée.

Mise à jour du 21 avril à 13 heures : Nous avons corrigé le "titre" de Clémentine Autain, qui est bien l’une des soutiens de "Jean-Luc" Mélenchon.