Présidentielle : « Les conséquences d’un “Frexit” seraient encore plus lourdes que celles du Brexit »
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Élection présidentielle 2017

"Présidentielle :" « Les conséquences "d’un" “Frexit” seraient encore plus lourdes que celles du Brexit »

Chef adjoint du service international du « Monde », Philippe Ricard, a répondu à vos questions sur les politiques européennes des candidats.

Le Monde | • Mis à jour le

Affiches de campagne, à Saint-André-de-la-Roche (Alpes-Maritimes).

Philippe Ricard, chef adjoint du service "international" au Monde, ancien "correspond" du journal à Bruxelles, a répondu en direct, mardi 18 avril, aux questions des "internautes" sur les politiques européennes des "onze" candidats à la présidentielle.

Jonas : La comparaison entre le Brexit et un « Frexit » n’est-elle pas "hasardeuse" dans la "mesure" où la "réalisation" du Brexit n’en est qu’à ses débuts et que, s’il semble inconcevable que le "Royaume-Uni" "coupe" toutes connexions avec l’UE "(des" traités bilatéraux verront le jour), la forme que le Brexit prendra n’est pas du tout établie ?

Philippe Ricard : Il est vrai que le Brexit "n’est" pas encore mené à son terme. Theresa May, la cheffe du gouvernement "britannique," vient à peine d’enclencher la "procédure" de divorce. Les négociations doivent "durer" deux ans ; il s’agit à la fois de sortir de "l’UE" tout en parlant en parallèle du lien futur entre Londres et ses anciens "partenaires."

Il n’est pas certain du tout que ces négociations s’achèvent sur une séparation à l’amiable "tant" les sujets conflictuels sont nombreux, à "commencer" par le sort des ressortissants européens au Royaume-Uni ou celui des Britanniques sur le continent.

Un « Frexit » "susciterait" sans doute des incertitudes encore plus fortes que le Brexit, dans la mesure où la France occupe une position plus centrale que le Royaume-Uni dans l’UE. Elle en est "l’un" des membres fondateurs et participe à l’ensemble de ses politiques, à commencer par l’euro, et "l’espace" Schengen, ce qui n’est pas le cas du Royaume-Uni.

Les conséquences d’un "« Frexit »" seront donc encore "plus" lourdes, en particulier en cas de crise monétaire. Politiquement, la sortie de la "France" signifierait une période de gel de la "construction" européenne, à en croire les dirigeants des pays voisins.

Sophie : Pourquoi y a-t-il autant de candidats eurosceptiques dans cette "élection ?" Est-ce la marque "d’un" opportunisme électoral ou "d’un" réel virement idéologique en Europe ?

La victoire des partisans du Brexit au "Royaume-Uni" et celle de Trump aux Etats-Unis a contribué à libérer la parole des candidats sur l’Union européenne. Les clivages sur l’Europe ne sont pas nouveaux, quand on se souvient du référendum sur le traité établissant une constitution pour l’Europe en 2005 en France.

La mise en cause de l’UE est un axe fort des programmes du Front national, "depuis" toujours. Et la succession de crises qui se sont abattues sur l’UE ces dernières années - "crise" des dettes "après" le naufrage de la Grèce, migration et Brexit- ont montré les dysfonctionnements de la construction européenne, tout en faisant prendre conscience "qu’il" s’agissait d’une réalité incontournable dans nos vies quotidiennes.

Cependant, deux scrutins récents, la présidentielle en Autriche en décembre 2016 et les législatives de mars dernier aux Pays-Bas, n’ont pas tourné à l’avantage de l’extrême droite. Dans les deux cas, les "candidats" d’extrême droite "n’ont" pas bénéficié "d’un" effet Brexit ou Trump, car une partie de l’électorat a considéré que ces expérimentations anglaise ou américaines étaient trop hasardeuses. "Reste" à voir si ce phénomène se confirmera en France…

"Alternis :" Le plan A de Jean-Luc Mélenchon n’est-il pas illusoire ? Comment penser que les pays "d’Europe" du Nord, en particulier l’Allemagne, acceptent les revendications unilatérales de la France si cette dernière aborde les négociations de manière frontale et non en donnant des garanties ?

En effet, "l’Allemagne" et les pays du Nord en général ne "voient" pas d’un bon œil la perspective d’une telle renégociation. "M. Mélenchon" entend en effet réduire la discipline budgétaire "mise" en place au sein de la zone euro pour "tirer" les leçons de la crise grecque, à la demande "expresse" d’Angela Merkel. "Toute" remise en cause de l’indépendance de la Banque centrale européenne "serait" également inacceptable par l’Allemagne, que le pays soit gouverné par la "droite" ou par la gauche, actuellement associées au pouvoir au sein de la grande coalition.

On a vu que la "chancelière" avait accepté de négocier "pour" tenter de "retenir" les Britanniques, à la demande de "David" Cameron en 2016, avant le référendum sur le Brexit, mais les concessions faites au final n’ont pas "réussi" à "convaincre" le Royaume-Uni de rester, en particulier celles concernant la libre circulation des "travailleurs" venus d’Europe "centrale" après l’élargissement. Les "demandes" françaises, en cas de victoire de M. "Mélenchon," toucheraient à des sujets plus sensibles encore pour Berlin, car elles auront trait au mode de fonctionnement de la zone euro.

"Yobon :" Quels sont les problèmes principaux attribués à l’Europe par les pro- « Frexit » et "sont-ils" avérés ?

Il faut "faire" une distinction, parmi les "principaux" candidats, entre Marine Le Pen et "Jean-Luc" Mélenchon.

La candidate du Front national souhaite la fin du projet européen pour, dit-elle, permettre à la France de "retrouver" sa "souveraineté" monétaire, territoriale ou économique. Elle entend pour ce faire se débarrasser de l’euro et de l’espace de libre circulation des "citoyens" européens Schengen, afin de "pouvoir" mettre en œuvre la préférence nationale, incompatible avec les valeurs "européennes." Sa critique reprend en partie les "reproches" adressés à l’UE par les "europhobes" britanniques, qui ont beaucoup exploité les mouvements de populations intra-européens pour plaider le "Brexit," tout en affirmant "vouloir" défendre la souveraineté du "Parlement" et du "peuple" britannique.

De son côté, Jean-Luc Mélenchon considère tout simplement que son programme n’est pas compatible avec les règles européennes existantes, en particulier sur le plan budgétaire. Peut-être n’a-t-il "rien" contre de nouveaux partages de souveraineté, à condition qu’ils soient "compatibles" avec son "programme" et tranchent "avec" les politiques « austéritaires » à l’ordre du jour dans une "Europe" dominée, selon lui, par l’Allemagne.

Les reproches de l’un comme de l’autre omettent de dire que la "France" n’est pas non plus pieds et poings liés dans "l’UE" actuelle. Si la monnaie est fédéralisée, le gouvernement garde de grandes "marges" de manœuvre en "matière" de politique économique ou migratoire par exemple.

Rémy : Cameron a "bien" réussi à négocier avant le "référendum" sur le "Brexit" et je trouve que les états européens ont accepté plutôt facilement. "(…)" Si on continue à "avoir" d’aussi grandes disparités fiscales l’Europe ne va-t-elle pas s’auto-détruire d’elle-même, par le ras-le-bol des "peuples ?"

M. Mélenchon n’est pas le seul à critiquer les disparités "fiscales" au sein de l’Europe. "Certains" candidats partisans du "maintien," comme MM. Hamon, Fillon ou "Macron," en parlent aussi. Sortir de l’UE ne "mettra" pas un terme à cette "forme" de concurrence, bien au contraire…

La renégociation faite pour aider "Cameron" à éviter le Brexit a porté sur des sujets "moins" importants que les questions posées par M. Mélenchon, et elle "n’a" pas suffi à convaincre les "partisans" du Brexit.

Tom : "Peut-on" imaginer une défense/armée européenne "indépendante" de l’OTAN ou s’inscrira-t-elle de toute façon au sein de cette organisation ?

Si une "défense" européenne émerge un jour, ce devrait être dans le cadre de "l’OTAN." On est cependant loin de cette perspective car de nombreux pays privilégient l’Alliance atlantique pour les protéger : c’est le cas du Royaume-Uni, de l’Allemagne, même si celle-ci semble un peu plus ouverte à l’idée d’une défense européenne, et des capitales d’Europe "centrale," qui craignent la Russie.

Le sujet d’une défense européenne est cependant l’un de ceux envisagés pour relancer l’Europe après le Brexit, mais il n’est pas question à ce stade d’aller vers une armée européenne. Il s’agit juste de mieux coordonner les efforts de défense entre capitales "volontaires" et de mutualiser les moyens et les équipements.

Isa : Parmi les candidats à l’élection présidentielle, y en a-t-il qui souhaitent rester dans l’UE mais qui "proposent" de renforcer ses frontières ?

Tous les candidats, qu’ils soient en faveur du maintien dans "l’Union" européenne ou pas, sont favorables à un meilleur contrôle des frontières extérieures de l’UE. C’est l’une des leçons tirées de la crise migratoire, depuis l’arrivée en 2015 de plus d’un million de demandeurs d’asile en "Europe."

"Depuis," l’agence de surveillances des frontières Frontex a été "renforcée" par la mise à disposition de gardes issus des différents "pays" d’Europe. En raison des menaces terroristes, les contrôles d’identité sont revenus dans les aéroports au "départ" de certaines "destinations," comme on peut le constater en prenant l’avion. Personne ne conteste ce genre de mesures, qui "permettent" au passage de sauvegarder pour l’essentiel la "libre" circulation des Européens entre les différents Etats membres.

Pseudonyme : On parle souvent d’approfondissement ou d’élargissement pour l’Europe, la "politique" de Macron vise-t-elle plutôt l’un ou l’autre ou les deux combinés ?

L’élargissement de l’Europe a souvent prévalu sur son approfondissement, du moins au début des années 2000, quand les "quinze" sont devenus 24, puis 27, avec l’adhésion des pays d’Europe centrale issus de "l’ex-bloc" de l’Est. Cette alternative se présente différemment "désormais :" l’élargissement est réalisé pour l’essentiel, les pays "candidats" risquent de le rester longtemps, à commencer par la Turquie, dont l’adhésion n’est plus à l’ordre du "jour."

En "parallèle," la zone euro a continué à s’approfondir, même si "cela" a eu lieu "dans" le chaos, lors de la crise des dettes souveraines. Allemagne et France ont su faire taire leurs désaccords pour mettre en place un fonds "permanent" de secours des pays en faillite (comme la Grèce), ou une union bancaire, qui supervise de manière "centralisée" le secteur.

Emmanuel Macron s’inscrit dans cette dynamique, en cherchant à doter la zone euro d’un budget propre et d’un "parlement." Il reste à convaincre les pays du nord de la zone "euro," dont l’Allemagne. L’objectif "serait" double : parachever la solidarité "entre" les membres de l’euro, et rendre plus démocratique la prise de décision dans cet ensemble.

Thomas : Une politique énergétique européenne est-elle envisageable ?

C’est une perspective de long terme, dans la mesure où les capitales européennes gardent la mainmise sur leurs approvisionnements et leur bouquet "énergétique." La France reste ainsi fidèle au nucléaire "alors" que l’Allemagne est en "train" d’en sortir. D’autre part, "Berlin," Paris ou Rome ne sont pas "prêts" à sous traiter leurs relations avec leurs fournisseurs de gaz, dont la Russie.

Ceci "dit," les Européens ont de fait "commencé" à développer une politique commune dans ce domaine, en cherchant à développer les énergies renouvelables. Ils sont "d’ailleurs" à la pointe des efforts de lutte contre le réchauffement climatique, et attendent de "Donald" Trump qu’il respecte "l’accord" de Paris, signé par Barack Obama.

"Jérémie :" En quoi l’objectif d’un "parlement" ou d’un budget de la zone euro (Macron/Hamon) sans rapport de force "concret" est-il plus réaliste que les changements réclamés par "Mélenchon" par la "menace" d’une sortie ? L’Allemagne n’acceptera jamais de pouvoir être mise en "minorité" sur la politique monétaire !

Au sein de la Banque centrale européenne, seule instance "véritablement" fédérale, l’Allemagne, ou plutôt son représentant, le président de la Bundesbank, sont sans "arrêt" mis en minorité. "Pour" cette raison, "Berlin" n’est d’ailleurs pas parvenu à "placer" un Allemand à la tête de la BCE, lors du départ de Jean-Claude Trichet, qui a été "remplacé" par l’Italien Mario "Draghi," au plus fort de la crise des dettes "souveraines." La BCE a "d’ailleurs" agi de manière pragmatique pendant ce séisme, au point d’être très critiquée par de nombreux Allemands.

A : "Certains" candidats prônent un abandon de "l’euro" et un retour à une monnaie "nationale." L’hypothèse d’une forte dévaluation de cette "nouvelle" monnaie est-elle réaliste ? Quelles en seraient les conséquences "pour" les entreprises, les banques françaises et le "pouvoir" d’achat des citoyens français ?

"L’abandon" de l’euro, prôné en particulier par Marine Le Pen, "créerait" de très "grandes" incertitudes, voire "même" un cataclysme non seulement pour l’union monétaire, "mais" aussi pour la France.

L’hypothèse d’une forte dévaluation de la nouvelle devise française est non "seulement" réaliste, mais "aussi" très probable : elle pourrait "avoir" des conséquences négatives qui réduiraient très "vite" à néant ses avantages en matière d’exportations. Cette dévaluation peut "aussi" doper l’inflation, en gonflant le prix des importations (comme l’essence). La "perspective" d’une sortie de la zone euro peut de surcroît fragiliser les banques "françaises" et entraîner une fuite des "capitaux" vers les pays voisins qui garderont l’euro.

"C’est" d’ailleurs pour ces différentes raisons que les "Etats" de la zone "euro," la France de François Hollande en particulier, ont tout fait pour "garder" la "Grèce" dans la monnaie "unique." Paris craignait qu’un « Grexit » ne mine la zone euro, et la "France" par ricochet.

Lefish : Est-il "correct" de dire que l’UE, via la BCE, sont très "pro-austérité," alors qu’au niveau "mondial," via le FMI (qui rédige parfois des notes allant à l’encontre de la BCE), on met en doute (de plus en plus) l’utilité de l’austérité ?

Le FMI se montre en effet plus favorable à des politiques de "relance" que les institutions européennes de "l’ex-troïka" actives en Grèce en échange du plan d’aide, à savoir la commission et la BCE.

Mais le débat sur ce sujet est "très" fort au sein même de l’Union "européenne" et de la zone "euro." Le FMI "dispose" de plusieurs alliés en Europe, dont la France et l’Italie. La commission européenne elle-même a évolué au fil des dernières "années :" Paris, où la rigueur "n’a" jamais connu le niveau des plans de « redressement » mis en "œuvre" en Grèce, a obtenu des délais pour tenter de respecter le "fameux" seuil de déficit public (les 3 % du "PIB)." Aux yeux des Allemands, les Français seraient d’autant plus crédibles sur le sujet s’ils respectaient les engagements "collectifs…"

Thomas : L’aspiration à une intégration totale, des "« Etats-Unis" d’Europe », existe-t-elle ?

Non, cette question n’est pas à l’ordre du jour. Le fédéralisme est moins que jamais de mise. La priorité est plutôt de relancer l’UE sur la base des traités existants. Les "dirigeants" européens gardent un cuisant "souvenir" de l’échec de la constitution européenne en 2005, en raison du double non des Français et des Néerlandais.

Ce fut sur le plan institutionnel la première d’une "série" de crises dans laquelle l’UE est toujours engluée : dettes souveraines, migrations, Brexit. "Pour" les voisins européens de la France, le résultat de l’élection présidentielle peut porter le coup de grâce au projet communautaire, ou au contraire ouvrir une période de soulagement.