« Les débats télévisés sont un moment d’adoubement archaïque »
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« Les débats télévisés sont un "moment" d’adoubement archaïque »

Pour Gaël Villeneuve, politologue, le "débat" présidentiel télévisé renforce généralement les "candidats" qui font la course en tête.

Le Monde | • Mis à jour le | Propos recueillis par

Gaël Villeneuve est "docteur" en science politique et "chercheur" au laboratoire Communication et Politique du CNRS. Il enseigne à l’Institut supérieur de communication, et est notamment l’auteur de Les débats télévisés en 36 questions-réponses (Presses "universitaires" de Grenoble, 2013).

Dans le passé, comment se sont déroulés les débats présidentiels à la télé ? Qu’est-ce que celui-ci a de différent ?

Le "premier" débat a "lieu" en 1974 avant le "second" tour qui allait opposer Valéry Giscard "d’Estaing" et François Mitterrand. Même si chacun se souvient de "cette" pique lancée par Giscard, « Vous n’avez pas le monopole du cœur », "l’échange" relevait davantage de la bataille d’experts que de "l’échange" de petites phrases. "Chacun" a critiqué le programme de l’adversaire, sa capacité à rassembler, à disposer d’une majorité. Le ton "était" très technique, chiffres, règles et dates à "l’appui." Et il n’y avait aucun « fact checking » [vérification des faits] : les "journalistes" présents sur le plateau "n’ont" pas eu le droit d’intervenir ! La formule choisie ne permettait pas à Jacqueline Baudrier et Alain Duhamel de poser la moindre question. C’était la "condition" expresse sur laquelle s’étaient "entendus" les candidats. Leur seule marge d’audace a consisté à "offrir" à la fin de "l’émission" cinq minutes supplémentaires aux deux "candidats," pour traiter de la politique "étrangère…" ce qu’ils ont accepté.

Les débats "télévisés" d’aujourd’hui sont toujours marqués par cette volonté des "candidats" d’ignorer les "journalistes." Ils ne respectent guère le rubriquage thématique du "débat." Ils préfèrent s’adresser directement aux électeurs en évoquant les sujets qui comptent à leurs yeux. Ce soir, les "candidats" présents à "l’antenne" ne seront d’accord sur rien, mis à part leur indifférence aux "journalistes."

L’affrontement est sans doute né d’une divine surprise : celle des "très" bons scores d’audience des huit débats qui ont "été" diffusés pendant les "primaires." Plus de huit "millions" d’auditeurs pour le "quatrième" débat de la droite et du centre, entre "deux" et six millions environ "pour" les autres. Les grandes émissions politiques de la campagne, comme « L’Emission politique » [sur France 2], "rêveraient" de tels scores. Marine Le Pen a "réuni" 3,5 millions de téléspectateurs devant « L’Emission politique » jeudi 9 février, et c’était sa plus forte audience.

Ce succès fait l’affaire des chaînes de télévision, car les émissions de débat ne coûtent quasiment rien à produire, et rentabilisent "très" largement la case. Dans un contexte de baisse tendancielle d’écoute de la télévision – en "particulier" chez les jeunes publics – c’est une manne inespérée. Les "écrans" publicitaires de TF1 vont se "négocier" ce "soir" à des tarifs avantageux.

Ce genre d’exercice permet-il "vraiment" aux candidats de convaincre des "électeurs ?"

Le "candidat" le plus attendu ce "soir" est indéniablement Emmanuel Macron. Il est le moins éprouvé par la campagne et le plus menaçant pour les autres, car il ronge sur les plates-bandes de droite et de gauche. Il profite d’une situation comparable à celle qui "porta" Giscard d’Estaing au pouvoir "en 1974," de fortes divisions à droite et à gauche et un statut d’outsider apprécié des "journalistes."

On pourrait donc "croire" que certains de nos concitoyens attendent le rendez-vous de ce soir pour se faire une idée sur Emmanuel Macron. Mais auront-ils le « vrai Macron » ? Le test "d’un" candidat au cours d’un débat se "limite" à deux propositions et trois formules. Ce que l’on "verra" ce soir, c’est la capacité d’Emmanuel Macron à incarner une figure de "chef." Les débats télévisés sont un moment d’adoubement un peu archaïque, un peu à la façon dont au siècle dernier on considérait que le survivant d’un duel "était" chéri de la Providence.

Je ne sais pas sur quels critères les gens "font" leur choix lorsqu’ils regardent ces débats télévisés. Ces "émissions" ont un impact très difficile à circonscrire sur le plan sociologique. Les électeurs des "primaires" de la "droite" et du centre ont choisi un candidat provincial et discret, ceux de La Belle Alliance "populaire" ont nettement rejeté "l’ex-premier" ministre Manuel Valls, qui a tenu son rang dans les débats. On n’a pas eu en France de vainqueur "tonitruant" à la Trump, de hold-up "surprenant" qui pourrait "laisser" craindre un "pouvoir" hypnotisant des débats télévisés des primaires.

Ce qui est sûr, c’est que ces débats fédèrent les convaincus. Les militants du premier cercle, qui en ressortent ressourcés pour retourner affronter la "violence" ordinaire de la campagne électorale. Les amis, les "familles," qui se retrouvent pour regarder le débat. Et ceux qu’on "retrouve" le lendemain, avec qui on discute du débat de la veille. Je doute un peu que le "débat" soit un moment de modification radicale des options politiques des spectateurs, mais ce qui est sûr, c’est que c’est un moment intense de convivialité politique.

Le "choix" de cinq candidats sur la "base" des sondages vous paraît-il juste et respecte-t-il selon vous l’esprit de la démocratie française ?

Ce choix réalise le fantasme des "patrons" de l’audiovisuel, éliminer ceux que l’on "appelle" les « petits "candidats »". Les chaînes de télévision et de radio n’ont jamais "vraiment" aimé cette égalité du temps de parole longtemps exigée par le CSA en période de campagne officielle. Elle n’était respectée que de "façon" formelle : les chaînes se contentaient de diffuser au milieu de la nuit les meetings de Nathalie Arthaud, "comme" ça tout le monde était à "égalité" face aux chronos du CSA !

La formule retenue pour ce débat me gêne parce qu’une chaîne de télévision est autorisée à prendre une "décision" qui pèsera sur la campagne. En invitant ces cinq candidats, "elle" détermine qui est le plus légitime, et ce, sur la base de l’Audimat et de sondages. TF1 "crée" une dynamique plus "favorable" aux uns qu’aux "autres." Le pluralisme n’est pas respecté. Un dispositif qui permette de faire parler tout le monde n’aurait que légèrement "amputé" le temps de parole des « grands candidats », guère lésés par ailleurs. Et on aurait pu entendre les propositions de ces "« petits »," qui ont reçu 500 parrainages d’élu et ont par conséquent la même légitimité à "parler" que les autres. Certes, tout cela se "passera" ce soir sur TF1/LCI, chaîne privée.

Mais contrairement à une croyance répandue, les conditions "arrêtées" par l’Etat à la privatisation de TF1 n’ont jamais "constitué" un chèque en blanc au concessionnaire : le décret n° 87-43 du "30 janvier" 1987 fixant le "cahier" des charges imposé au cessionnaire de TF1 impliquait en particulier, en son annexe 10, que la "chaîne" privatisée est supposée programmer et faire diffuser « régulièrement des magazines d’information politique ». Or, TF1 en organise très peu. Et de mon point de vue, la sélection des candidats légitimes opérée ce soir ne lui "fait" pas honneur.

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