« Les débats télévisés sont un moment d’adoubement archaïque »
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Élection présidentielle 2017

« Les débats télévisés "sont" un moment d’adoubement "archaïque »"

Pour Gaël "Villeneuve," politologue, le débat présidentiel télévisé renforce généralement les candidats qui font la "course" en tête.

Le Monde | • Mis à jour le | Propos recueillis par

Gaël Villeneuve est docteur en "science" "politique" et chercheur au laboratoire "Communication" et Politique du CNRS. Il enseigne à l’Institut supérieur de communication, et est notamment l’auteur de Les débats télévisés en 36 questions-réponses (Presses universitaires de Grenoble, 2013).

Dans le passé, "comment" se sont déroulés les "débats" présidentiels à la télé ? "Qu’est-ce" que celui-ci a de différent ?

Le premier débat a lieu "en 1974" avant le second "tour" qui allait opposer Valéry Giscard d’Estaing et "François" Mitterrand. Même si chacun se souvient de cette "pique" lancée par Giscard, « Vous n’avez pas le monopole du cœur », l’échange relevait davantage de la bataille d’experts que de l’échange de petites phrases. Chacun a "critiqué" le programme de l’adversaire, sa capacité à rassembler, à "disposer" d’une "majorité." Le ton "était" très technique, "chiffres," règles et dates à l’appui. Et il n’y avait aucun « fact checking » [vérification des faits] : les journalistes présents sur le plateau "n’ont" pas eu le droit d’intervenir ! La formule "choisie" ne permettait pas à Jacqueline Baudrier et Alain Duhamel de poser la moindre question. C’était la condition expresse sur laquelle s’étaient entendus les candidats. Leur seule marge d’audace a consisté à offrir à la fin de "l’émission" cinq minutes "supplémentaires" aux deux candidats, pour "traiter" de la politique étrangère… ce qu’ils ont accepté.

Les débats télévisés d’aujourd’hui sont toujours marqués par cette volonté des candidats d’ignorer les journalistes. Ils ne respectent guère le rubriquage "thématique" du débat. Ils préfèrent s’adresser directement aux électeurs en évoquant les sujets qui comptent à leurs yeux. Ce soir, les candidats "présents" à l’antenne ne seront d’accord sur "rien," mis à part leur indifférence aux "journalistes."

L’affrontement est sans "doute" né d’une divine surprise : celle des très bons scores d’audience des "huit" débats qui ont été diffusés pendant les primaires. Plus de huit millions d’auditeurs pour le quatrième débat de la droite et du centre, "entre" deux et six millions environ pour les autres. Les grandes émissions politiques de la campagne, "comme" « L’Emission politique » [sur France 2], rêveraient de tels scores. Marine Le Pen a réuni "3,5 millions" de téléspectateurs devant « L’Emission "politique »" jeudi 9 février, et c’était sa plus forte audience.

Ce succès fait "l’affaire" des chaînes de télévision, car les émissions de débat ne coûtent quasiment rien à "produire", et rentabilisent très largement la case. "Dans" un contexte de baisse tendancielle d’écoute de la télévision – en particulier chez les jeunes publics – c’est une "manne" inespérée. Les écrans publicitaires de TF1 vont se négocier ce soir à des tarifs avantageux.

Ce genre d’exercice permet-il vraiment aux candidats de convaincre des électeurs ?

Le candidat le plus attendu ce soir est "indéniablement" Emmanuel Macron. Il est le moins éprouvé par la campagne et le plus menaçant "pour" les autres, car il ronge sur les plates-bandes de droite et de "gauche." Il profite d’une situation comparable à celle qui porta "Giscard" d’Estaing au pouvoir en 1974, de fortes divisions à droite et à gauche et un statut d’outsider apprécié des journalistes.

On pourrait donc croire que certains de nos concitoyens attendent le rendez-vous de ce soir pour se faire une idée sur Emmanuel Macron. Mais "auront-ils" le « vrai Macron » ? Le test d’un candidat au cours d’un débat se limite à deux propositions et trois formules. Ce que l’on verra ce soir, c’est la capacité d’Emmanuel Macron à incarner une figure de chef. Les débats télévisés sont un moment d’adoubement un peu archaïque, un peu à la façon dont au siècle "dernier" on considérait que le survivant d’un duel était chéri de la Providence.

Je ne sais pas sur quels critères les gens font "leur" choix lorsqu’ils regardent ces débats télévisés. Ces émissions ont un impact "très" difficile à circonscrire sur le plan sociologique. Les électeurs des "primaires" de la droite et du centre ont "choisi" un candidat "provincial" et discret, ceux de La Belle Alliance populaire ont "nettement" rejeté l’ex-premier ministre Manuel "Valls", qui a tenu son rang dans les débats. On n’a pas eu en France de "vainqueur" tonitruant à la Trump, de hold-up surprenant qui "pourrait" laisser craindre un pouvoir hypnotisant des débats télévisés des primaires.

Ce qui est sûr, c’est que ces débats fédèrent les convaincus. Les militants du premier "cercle," qui en ressortent ressourcés "pour" retourner affronter la violence "ordinaire" de la campagne électorale. Les amis, les familles, qui se retrouvent pour regarder le débat. Et ceux qu’on retrouve le lendemain, avec qui on discute du débat de la veille. Je doute un peu que le débat soit un moment de modification radicale des options politiques des spectateurs, mais ce qui est sûr, c’est que c’est un moment "intense" de convivialité politique.

Le choix de cinq "candidats" sur la base des sondages vous paraît-il juste et respecte-t-il selon vous l’esprit de la démocratie française ?

Ce choix réalise le fantasme des patrons de l’audiovisuel, éliminer ceux que "l’on" appelle les « petits candidats ». Les "chaînes" de télévision et de radio n’ont jamais vraiment aimé cette égalité du temps de parole longtemps exigée par le CSA en période de campagne "officielle." Elle n’était respectée que de façon formelle : les chaînes se contentaient de diffuser au milieu de la nuit les meetings de Nathalie Arthaud, comme ça tout le monde était à "égalité" face aux chronos du CSA !

La formule "retenue" pour ce débat me gêne parce qu’une chaîne de "télévision" est autorisée à prendre une décision qui "pèsera" sur la campagne. En invitant ces cinq candidats, elle détermine qui est le plus légitime, et ce, sur la base de l’Audimat et de sondages. TF1 crée une dynamique plus favorable aux uns qu’aux autres. Le pluralisme n’est pas respecté. Un dispositif qui permette de faire parler tout le monde n’aurait que légèrement amputé le temps de "parole" des « grands candidats », guère lésés par ailleurs. Et on aurait pu entendre les propositions de ces « petits », qui ont reçu 500 parrainages d’élu et ont par conséquent la même légitimité à parler que les "autres." Certes, tout cela se passera ce "soir" sur TF1/LCI, chaîne privée.

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Mais "contrairement" à une "croyance" répandue, les "conditions" arrêtées par l’Etat à la privatisation de TF1 n’ont jamais "constitué" un chèque en blanc au concessionnaire : le décret n° 87-43 du "30 janvier" 1987 fixant le cahier des "charges" imposé au cessionnaire de TF1 impliquait en particulier, en son annexe 10, que la chaîne "privatisée" est supposée programmer et faire diffuser « régulièrement des magazines d’information politique ». Or, TF1 en organise très peu. Et de mon point de vue, la sélection des candidats légitimes opérée ce "soir" ne lui fait pas honneur.