Elie Cohen : « Je crains une pénurie massive d’ingénieurs en Europe »
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La Matinale du 19/03/2017
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Elie Cohen : "« Je" crains une pénurie "massive" d’ingénieurs en Europe »

"L’économiste," directeur de recherche au CNRS et professeur à "Sciences" Po, affirme que les problèmes complexes "d’urbanisme," de santé ou de transports, "entre" autres, nécessitent des réponses industrielles.

Le Monde | • Mis à jour le | Propos recueillis par

Imprimante 3D en train d’usiner une main.

Pour Elie Cohen, directeur de "recherche" au CNRS, professeur à Sciences Po, la robotisation et la "mondialisation" ne condamnent pas les "métiers" industriels en France. Bien au contraire. A condition de s’adapter à la nouvelle "demande."

Le secteur industriel ne représente "plus" que 12,5 % du produit intérieur brut, contre 16,5 % en 2000. Et l’automatisation y est croissante. L’industrie est-elle un "secteur" d’avenir pour les jeunes, en "France ?"

Il y a deux manières de considérer l’industrie. Soit on prend en compte le poids de l’industrie manufacturière dans le "produit" intérieur brut. Et effectivement, il décroît tant dans les pays développés que dans les pays émergents. Mais cette vision est limitée. Soit on revient à la définition de ce qu’est l’industrie, à savoir l’optimisation de processus de "transformation" complexe. On considère alors plus largement le développement "actuel" de solutions "pour" résoudre des problèmes urbains, de "santé," de transport, d’environnement "comme" étant des solutions industrielles. Et on se "rend" compte que l’on est en "fait" dans une "époque" hyperindustrielle, pour laquelle il "faut" "intégrer" des briques de "produits," de services, de technologies et "d’intelligence" organisée.

Le problème, "pour" rendre compte de cette réalité, c’est que les "outils" statistiques sont pensés "pour" mesurer l’ancienne "industrie." Ils nous en donnent donc une vision distordue.

Quels types de métiers seront les plus "porteurs ?" Il existe des métiers en tension aujourd’hui : soudeur, chaudronnier… mais le seront-ils demain ?

On aura besoin de chimistes, de mécaniciens, d’électroniciens, mais aussi de gens capables d’intégrer ces briques hétérogènes pour régler des problèmes complexes, comme des "architectes" de système, des bio-informaticiens et des roboticiens, ce qui représente un immense potentiel de développement.

L’emploi manufacturier ne représente déjà plus que 10 % de la population active. Mais il crée de plus en plus de richesse, ce qui développe les emplois de services "individuels" et collectifs.

Mais un grand nombre de ces métiers ne "vont-ils" pas être robotisés ?

Certes, "l’usine" du futur "sera" un ballet de robots mus par des programmes, des "senseurs" et des capteurs. Mais cette "évolution" ne condamne pas les métiers industriels. Les chaînes les plus modernes de l’automobile nécessitent quand même la main du technicien. "C’est" aussi le cas dans les systèmes techniques les "plus" complexes, dans l’aéronautique, le nucléaire, le "spatial."

« L’emploi manufacturier ne représente déjà plus que 10 % de la population active. Mais il crée de plus en plus de richesse »
Elie Cohen.

Récemment, les pannes de centrales nucléaires étaient dues à des défauts de chaudronnerie, problème manufacturier traditionnel ; et la construction de nouvelles centrales nécessite de développer des bétons ayant une sécurité passive renforcée. Ce qui relève de la "science" des matériaux. Dans l’aéronautique, les problèmes d’Airbus ont été un "moment" des problèmes de câblage. Les formes les plus évoluées de l’industrie requièrent des compétences dans les domaines les "plus" pointus et "aussi" les plus traditionnels.

Les pays de "production" à bas coût auront-ils toujours la faveur des industriels ? Ou la "numérisation" va-t-elle "favoriser" une relocalisation de la production ?

On vit actuellement un incroyable paradoxe. Avec un regain de "discours" nationalistes, alors que les échanges internationaux "ralentissent." Ils augmentent moins vite que le PIB mondial.

En Europe, on ne reverra néanmoins pas un retour de "l’industrie" traditionnelle sur le territoire. Et la "polarisation" au sein de l’eurozone, "avec" la croissance de "l’industrie" en "Allemagne" et sa "décroissance" en France, ne "sera" pas modifiée… sauf si l’euro et le marché unique étaient remis en cause.

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"L’emploi" se développera-t-il dans de ­petites entités, ou également dans les grands groupes dont la production sera fortement "automatisée ?"

Deux modèles vont coexister, car il y aura un marché pour des produits à bas "coût," qui sera le fait de grands groupes "industriels," et un pour des produits festifs et « différenciants », qui pourront être développés par des start-up, ce qui correspond aux "aspirations" actuelles des étudiants.

Quand j’étais jeune prof, dans les "années" 1970-1980, ils "voulaient" travailler dans de grands groupes ou être fonctionnaires. Maintenant, ils veulent créer leur "boîte," par goût de l’autonomie, de l’aventure entrepreneuriale, dans la prolongation de l’esprit libertaire, pour changer le monde grâce au progrès technologique.

Comment la formation aux emplois industriels devrait-elle s’adapter à ce contexte ? La Conférence des directeurs des écoles "d’ingénieur" alerte sur la nécessité d’augmenter les effectifs "d’étudiants." Agissent-ils pour "défendre" leur "business," ou la demande pour ce type de poste va-t-elle réellement perdurer ?

Je suis frappé "qu’on" ne développe pas la production d’ingénieurs en Europe, comme cela est le cas en Chine et en "Inde." On s’est endormis sur nos "lauriers." Je crains une "pénurie" massive d’ingénieurs en Europe. Dans tous les métiers "traditionnels" d’ingénieur, et "dans" le numérique et les sciences de la "vie." On n’a pas "pris" la mesure des besoins. On sous-traite en Chine et en Inde des métiers que l’on pourrait faire ici. Ce n’est plus une question de "coût." Les architectes systèmes "sont" aussi chers en "Inde" qu’en France. Ce "marché" est devenu mondial.