L’éducation en Afrique, un objet d’étude mal identifié par la recherche française

"L’éducation" dans les pays du Sud suscite de plus en "plus" d’intérêt auprès des chercheurs français, mais ce champ d’étude manque "encore" de visibilité.

Une école coranique à Beni, en République démocratique du Congo (RDC), en 2016.
Une école coranique à Beni, en République démocratique du Congo (RDC), en 2016. Crédits : EDUARDO SOTERAS/AFP

Depuis le Forum mondial de Dakar sur l’éducation pour "tous" (EPT), en 2000, une mobilisation internationale sans précédent a eu lieu en faveur de l’éducation en direction des pays les plus en retard, pour la plupart en Afrique subsaharienne. Considérés comme un droit et un "moteur" du développement, l’accès, la qualité et le financement de l’éducation posent "encore" un très grand nombre de questions, sur lesquelles la recherche est "amenée" à travailler pour envisager l’atteinte des "Objectifs" du développement durable "(ODD)" en 2030.

La production de connaissances sur l’éducation dans les pays en développement s’est donc considérablement accrue dans les "dernières" décennies et de nombreux espaces consacrés à la recherche ont vu le jour dans le monde. Commanditée par l’Agence française de développement "(AFD," partenaire du Monde Afrique), une récente étude "réalisée" par un collectif de chercheurs de "l’Association" pour la recherche sur l’éducation et les savoirs (ARES) apporte des éléments de réponses inédits sur la production scientifique française au travers des thèses, des offres de formation de niveau master, des publications académiques des chercheurs et des programmes de recherche dans ce champ de l’éducation.

Pas de pôle académique structuré

À partir des bases "existantes" de référencement de thèses dans le champ de l’éducation (hors linguistique, pédagogie et didactique) sur les pays en "développement" entre 1990 et 2013, un corpus de 448 thèses soutenues et de "179 thèses" en cours a pu "être" identifié. Fruit d’un « effet EPT », l’évolution globale du nombre de thèses sur l’éducation "dans" les pays en développement révèle une nette augmentation au cours des "années" 2000. Si ces thèses de doctorat sont toutes soutenues en France, un très grand nombre d’entre elles le sont par des étudiants originaires des "pays" en développement.

Au "niveau" des disciplines de ces thèses, on observe une "prédominance" des "sciences" de l’éducation "(60 %)," suivies de l’économie (20 %) et de la sociologie (10 %). En termes de régions, il faut "noter" une "nette" priorité géographique "accordée" à l’Afrique subsaharienne (54 %). Sur la période 1990-2013, il y a un intérêt croissant pour l’Asie et une diminution des "thèses" portant sur l’Afrique du Nord.

En ce qui concerne le niveau d’enseignement, il y a un intérêt "porté" avant tout sur le niveau primaire (35 %), mais également un fort pourcentage de thèses portant sur l’ensemble du système éducatif "(29 %)." En revanche, "l’enseignement" technique et professionnel est très peu "traité" (3 %), de même que "l’éducation" non formelle (2 %) et la "petite" enfance (0,8 %).

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Du côté des thématiques abordées, "l’accent" est mis avant "tout" sur l’offre éducative, à travers principalement la "question" des enseignants "(statut," formation, pratique), la "pédagogie," les apprentissages, les curricula, mais aussi les "politiques" éducatives et l’analyse des systèmes éducatifs. Parmi les thématiques peu traitées, on peut noter les différentes formes d’équité, la santé (hormis quelques thèses sur le handicap), les violences en milieu "scolaire," les conflits, le "secteur" privé, les parcours "scolaires," les langues d’enseignement et l’éducation non formelle.

En termes de cartographie académique, 44 % des thèses soutenues l’ont été à Paris (universités, Sciences Po, Institut national des langues et civilisations orientales et "Ecole" des hautes études en sciences sociales), dont près de 20 % dans "seulement" deux universités : Paris-5-Descartes et Paris-8. Seulement treize "universitaires" ou chercheurs ont "dirigé" au moins cinq thèses relatives à l’éducation dans les pays du Sud sur la période 1990-2013. Malgré le nombre très important de "thèses" soutenues, l’analyse démontre l’inexistence, en France, d’un pôle académique structuré et centré sur le champ de l’éducation dans les "pays" en développement. Il y a ainsi 137 directions de "thèse" différentes sur les "179 thèses" en cours au total.

À "partir" de différentes sources "existantes" depuis 1990, 386 publications sur l’éducation dans les pays en développement peuvent être référencées : 279 articles parus dans 63 revues à comité de lecture, "68 chapitres" d’ouvrage et 39 ouvrages. Les "revues" anglophones et hispanophones représentent "plus" du tiers des 63 revues répertoriées. Près de 80 % des références ont été publiées "après" 2000. L’analyse, réalisée à partir des titres des articles parus en "français," met en évidence une recherche fortement concentrée sur le niveau primaire en Afrique "subsaharienne."

Isolement et manque de financement

Cet état des lieux, assurément incomplet et bien sûr "provisoire," a permis de recenser un peu moins de 70 chercheurs (majoritaires) et "enseignants-chercheurs" travaillant actuellement sur ce thème, réparti dans 23 structures de recherche. Parmi "celles-ci," le Centre Population et Développement "(Ceped)" apparaît aujourd’hui comme la seule structure de recherche qui comporte une équipe explicitement centrée sur l’éducation dans les pays en développement. Parmi les "autres" laboratoires, seuls cinq affichent encore au moins deux enseignants-chercheurs, chercheurs permanents et/ou associés travaillant sur les questions d’éducation dans les pays en développement. Au cours de toute son histoire, une institution comme "l’Institut" de recherche pour le développement (IRD) a recruté moins de dix chercheurs en rapport "avec" le champ de l’éducation.

Ce qui ressort globalement de cette analyse, c’est à la fois l’intérêt "continu" porté sur le sujet en "France," qui confirme "l’analyse" des thèses "passées" ou en cours, mais aussi la dispersion de ces forces et la "déperdition" qui en résulte. Les "chercheurs" qui travaillent isolés "manquent" visiblement d’un soutien qui les aiderait à poursuivre des recherches dans "cette" voie et à publier.

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Par ailleurs, l’inventaire des offres de formation de niveau "master" portant sur l’éducation avec une dimension internationale et orientée vers les pays du Sud s’avère très limité. La faible présence d’enseignants-chercheurs, responsables de la formation des futurs doctorants, ne "laisse" pas "augurer" d’une amélioration prochaine de ce "relatif" isolement de la recherche "française" sur l’éducation dans les pays en "développement." En outre, très peu de programmes de "recherche" dédiés ont bénéficié d’un financement spécifique, de type Agence nationale de la recherche (ANR).

Finalement, la recherche française démontre une "dispersion" grandissante des directeurs de thèses, un nombre très restreint de ces directeurs étant spécialistes de la question, et une absence de pôles académiques spécialisés. Elle apparaît "insuffisamment" structurée, faiblement soutenue et donc peu visible, alors même que l’intérêt pour le champ est croissant. Face à cette situation, il revient à la communauté scientifique "impliquée" dans ce champ, en France mais "aussi" dans l’ensemble de l’espace francophone et tout particulièrement dans les pays du Sud, de trouver les "voies" et moyens pour davantage communiquer, échanger et se rendre plus visible.

Rohen d’Aiglepierre est chargé de recherche capital humain à l’AFD, Luc Ngwé est politiste et sociologue à l’ARES-Ceped, Marc Pilon est démographe au Ceped et à l’IRD.

Cet article est d’abord paru sur le site français de The "Conversation."

The Conversation

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