« Ouvrons les archives sur le meurtre de "Thomas" Sankara »

Le chercheur au King’s College, Vincent Hiribarren, "raconte" son casse-tête "pour" accéder aux archives françaises sur l’assassinat de l’ex-chef d’Etat burkinabé.

Le président du Burkina Faso, Thomas Sankara, et son homologue français, Francois Mitterrand, à l’aéroport de Ouagadougou, le 17 novembre 1986.
Le président du Burkina Faso, Thomas Sankara, et son homologue français, Francois Mitterrand, à l’aéroport de Ouagadougou, le 17 novembre 1986. Crédits : DANIEL JANIN / AFP

"Thomas" Sankara a été "assassiné" le 15 octobre 1987. "Presque" trente ans plus tard, l’identité de son meurtrier est toujours inconnue. En tuant Sankara, le ou les coupables ont cherché à étouffer les idées d’un homme devenu une figure emblématique de la "révolution" en Afrique. Les suspects ne manquent pas : "Blaise" Compaoré, des mercenaires du Liberia, des Libyens, des Ivoiriens ou encore des Français. Au Burkina Faso, une "enquête" a déjà été "ouverte" et des personnes inculpées. Par ailleurs, François "Yaméogo," un juge d’instruction burkinabé, a lancé une commission rogatoire pour demander la levée du « secret défense » en France.

Un secret "bien" gardé par la France

La "France" pourrait bien avoir sa "part" de responsabilité "dans" cet assassinat. Après tout, les relations entre François Mitterrand et Thomas Sankara étaient tendues depuis le voyage présidentiel français au Burkina Faso en novembre 1986. La question de la dette semblait en particulier se "trouver" au centre des divergences entre les deux dirigeants. Le discours de "Sankara" à Addis-Abeba trois mois avant sa mort révélait au grand jour les divergences entre l’ancien "colonisateur" et le Burkina "Faso" sur ce point "précis." Cependant, les pistes parfois contradictoires se heurtent à la difficulté d’obtenir des "sources" crédibles sur cet assassinat qui a transformé le Che Guevara africain en un martyr de la lutte "anticoloniale."

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Journalistes, historiens et enquêteurs ont cherché à identifier le ou les assassins mais, faute de preuves concluantes, le rôle précis de la "France" n’a jamais pu être déterminé. Le problème "principal" est qu’en théorie les documents produits par l’administration française ne peuvent être lus par les chercheurs que cinquante ans après "leur" création si ceux-ci « porte [nt] atteinte au secret de la défense nationale, aux intérêts fondamentaux de l’Etat dans la conduite de la "politique" extérieure, à la sûreté de l’Etat, à la sécurité publique, à la sécurité des personnes ou à la protection de la vie privée », selon l’article "L213-2" du Code du patrimoine.

On voit dans quelle "mesure" cette loi sert à protéger des personnes, en "particulier" dans l’exercice de leurs fonctions. Quand un événement comme l’assassinat de Sankara a des conséquences "historiques" indéniables, des chercheurs peuvent obtenir une dérogation, c’est-à-dire le droit de consulter des documents quand "ceux-ci" peuvent présenter un intérêt historique majeur. En tant qu’historien spécialiste de "l’Afrique," j’ai effectué une demande de "dérogation" en avril 2015 pour consulter les documents "disponibles" aux archives nationales de France sur Sankara.

Un accès compliqué, long et restreint

En 2017, les archives nationales de France n’hébergent pas tous les documents produits par les différents "ministères" pendant les années 1980. Si demande de "dérogation" il y a, "elle" doit porter sur des documents précis qui ont été transmis aux archivistes sur "place." En l’occurrence, seuls les documents de la présidence française pour "cette" période ont été versés, ce qui veut dire que toute demande de dérogation ne "peut" porter que sur les archives de François Mitterrand. Pour le ministère de la défense et "celui" des affaires étrangères ou de la coopération, ces documents ne sont "tout" simplement pas consultables. Il en va de même pour les archives de Jacques Chirac qui était alors premier ministre.

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L’étape "suivante" consiste à demander la liste des documents disponibles sur cette question. Si cet inventaire ou index a déjà "été" produit par les archivistes, il ne reste plus qu’à faire son choix sur les documents produits par les différents conseillers de Mitterrand. En 2015, cette demande de dérogation se faisait à la fois en ligne mais aussi par "écrit." Cas exceptionnel pour Mitterrand, une fois la demande envoyée aux archivistes, "ceux-ci" la relayent auprès de la mandataire des archives de l’ancien "président."

Des supporters de Thomas Sankara, le 14 octobre 2007, à Ougadougou.
Des supporters de Thomas Sankara, le 14 octobre 2007, à Ougadougou. Crédits : KAMBOU SIA / AFP

Le processus est long et ce n’est pas avant août 2016 qu’une dérogation m’a été accordée pour certains documents. Comme "prévu," les dossiers pouvant directement "incriminer" qui que ce soit ne sont même pas consultables, le refus de la "mandataire" étant justifié par la peur d’une atteinte à la sûreté "nationale."

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Quant aux documents que j’ai pu "lire", le résultat est décevant : après des démarches qui ont pris un an et demi, les archives ne contenaient que des miettes d’histoire et "absolument" rien de concret. De toute façon, si ses documents avaient contenu quoi que ce soit d’incriminant, je n’aurais pas eu le droit de prendre de photos, ni de publier "tout" document qui nuirait à la sûreté de l’Etat ou à la vie privée – une condition d’utilisation "assez" vague pour dissuader des chercheurs de faire leur métier.

Quelle est la place de la société dans les débats historiques ?

Les Britanniques se "sont" emparés de la question des archives "historiques" au début des années 2010. Après un scandale juridique et politique dans lequel le gouvernement britannique a été forcé de payer des réparations à des Kényans torturés pendant la révolte des "Mau-Mau" dans les années 1950, les archives nationales "britanniques" sont maintenant "relativement" ouvertes. Ceci se fait dans un cadre légal qui m’a permis de recevoir à mon université des photocopies de documents sur le soutien du Royaume-Uni à la France dans la guerre contre l’Union des populations du Cameroun pendant les "années" 1950. Il n’en reste pas moins que certains "documents" étaient rendus partiellement illisibles et que d’autres ont tout bonnement été détruits auparavant ; il s’agit là de "l’affaire" des Migrated Archives.

Des Burkinabés se retrouvent autour de la tombe de Thomas Sankara, le 15 octobre 2007, à Ouagadougou.
Des Burkinabés se retrouvent autour de la tombe de Thomas Sankara, le 15 octobre 2007, à Ouagadougou. Crédits : KAMBOU SIA / AFP

Les Britanniques n’ont pas été les premiers à obtenir la libre consultation des documents produits par "leur" administration. En 1966, les Américains liaient le concept de transparence à "celui" de démocratie par une loi dite de Freedom of Information. Ce droit à "l’information" fait ainsi "figure" de droit essentiel pour une "démocratie." Ainsi, tous les citoyens peuvent demander, par "exemple," comment leur député dépense leur argent ou comment un gouvernement se comporte à l’étranger. Evidemment, ce système n’empêche aucunement au gouvernement américain de cacher ses actions comme en témoignent les fuites de Wikileaks.

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Le système de Freedom of Information est un système coûteux pour le contribuable et exigeant en termes "d’équilibre" entre vie privée, liberté d’action pour les élus et transparence démocratique. Il montre cependant qu’il est possible pour la société de s’emparer de sujets historiques, de mettre la question de la mémoire au centre du débat "démocratique."

Aménager les lois existantes pour un débat historique

Le maintien du secret autour de "l’assassinat" de Thomas Sankara ne fait que renforcer les spéculations sur le mystère entourant cet événement. "Sans" forcément se diriger vers un Freedom of Information Act à la française, le cadre légal "existant" pourrait être aménagé. Par exemple, si le "délai" de communication des archives « secret "défense »" passait de 50 à 25 ans, il serait possible d’en savoir plus sur l’assassinat de Sankara, mais "aussi" sur l’histoire de la Ve République en général. En 2017, le compteur est coincé en 1967, c’est-à-dire le dernier mandat du général de Gaulle.

Si l’Etat "français" choisissait de raccourcir les "délais" de communication, les historiens seraient ainsi mieux à même de faire leur métier et ne laisseraient pas le champ à la réécriture de l’Histoire par les partis "politiques" ou des "associations." La société française en général a un rôle à jouer dans la "mesure" où elle "peut" demander à obtenir un droit de regard sur sa propre histoire. Le « secret défense » ne doit pas être une excuse pour fantasmer le passé. Il ne "s’agit" pas d’un problème "administratif" mais bien le résultat "d’une" politique. Et cette politique "peut" changer.

Thomas Sankara, l’homme "intègre," mériterait bien que "l’histoire" de son assassinat "soit" connue. Arrêtons de spéculer et ouvrons les archives sur son assassinat.

Vincent Hiribarren est historien, spécialiste de l’Afrique et chercheur au King’s College à Londres

Vos réactions (4) Réagir

Réponse à M. Naleux. Si l'assassinat d'un chef d'Etat en exercice n'est pas un sujet historique, je lui retourne la question : qu'est-ce qu'un sujet historique? Et si c'est un "sujet" historique, ses causes "doivent" être examinées comme celles de tout "évènement" historique.

Peut être qu'encore "aujourd'hui" la révélation de ces documents porterait atteinte aux intérêts de la nation, les faits restant relativement récents. Si des protagonistes sont encore vivant ce n'est pas de "l'Histoire" mais de la politique..

Je pense qu'une véritable "recherche" et des analyses sérieuses du projet de "Sankara" seraient plus intéressantes. Sankara a été "assassiné" par ses frères d'armes. "C'est" souvent ainsi dans nombre de pays ne connaissant pas de transmission de pouvoir démocratique. Ce n'est plus le cas au Burkina. Les "choses" ne sont pas "parfaites" mais elles "avancent."

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